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"Penser est source de joie et travailler avec les enfants l'est encore davantage"

 

Régulièrement, je vous propose un portrait, une interview, une rencontre avec un.e praticien.ne en philosophie pour enfants. Une personnalité singulière qui fait la richesse du métier d’anim’ d’ateliers philo-enfants.

Mais pourquoi ?

Pour le plaisir de découvrir, d’abord, et ensuite pour s’enrichir d’expériences, d’outils, d’idées.

 

Le monde de la philo pour enfants est très jeune et très dynamique, de nouvelles « pousses » fleurissent chaque semaine, de nouvelles personnes souhaitent se lancer dans l’aventure et se forment. Alors, ces portraits ont aussi pour vocation de les aider dans ce long et passionnant cheminement.

 

Philosophie pour enfants. Wided Hammami

 

Aujourd’hui, j’ai le plaisir d’interviewer Wided Hammami, philosophe praticienne

 

Parle-nous de toi. Comment es-tu entrée dans le monde de la philo pour enfants ?

Je suis une femme tunisienne de 47 ans et maman de trois garçons. Malgré ma passion pour la littérature et les arts, j'ai fait un parcours académique scientifique qui s'est achevé avec l'obtention d'une maîtrise en marketing de l'IHEC de Carthage. Après une carrière professionnelle de vingt ans dans les entreprises, j'ai décidé d'arrêter de travailler en tant que salariée et faire une reconversion. En 2016, je ne savais pas exactement ce que je voulais faire, mais l'idée était de travailler sur l'humain. J'ai alors enchaîné les formations dites de développement personnel et j'ai commencé à pratiquer ce que j'apprenais dans un cercle restreint (famille et amis). Ces disciplines me posaient toutefois un problème parce qu'elles proposaient des idées toutes faites et des recettes faciles et rapides à appliquer sans qu'il y ait véritablement de vrais changements ni un résultat durable.

Ma motivation première de l'acquisition de ces outils était d'aider mes enfants à faire face à leur dégoût de l'école. Échec total, je n'y suis pas arrivée, ils n'aiment toujours pas l'école. Alors je me suis penchée sur les pédagogies alternatives de type Montessori, Steiner..., et c'est là que j'ai rencontré la pratique philosophique adressée aux enfants. J'ai regardé beaucoup de vidéos, lu plusieurs articles et la méthode qui m'a parlé le plus était celle d’Oscar Brenifier, très largement inspirée de la maïeutique socratique. J'ai donc contacté l'IPP et j'ai suivi une session de formation à la pratique philo que j'ai mise en application très vite. Quand j'ai constaté l'engouement des enfants pour ce type d'ateliers, ma conviction de la pertinence et de l'efficacité de la pratique philo ne porte aucun doute.

Maintenant, j'anime des ateliers dans des écoles primaires et dans des centres culturels. J'ai aussi expérimenté avec les enfants une immersion de plusieurs jours dans la pratique philo et les retours des participants étaient au-dessus de mes espérances. 

 

Pratiques-tu une méthode particulière ? Pourquoi ?

Je pratique la méthode Brenifier parce qu'elle permet de faire un travail de 360 degrés dans le sens où le participant à l'atelier, enfant ou adulte, n'est pas seulement pris comme une tête qui pense, mais comme un humain dont il va falloir examiner toutes les sphères (cognitives, émotionnelles, spirituelles...).

Cette méthode a aussi ceci de particulier de favoriser la confrontation argumentée, il ne s'agit pas de donner son point de vue, de l'argumenter et c'est tout, mais aussi d'évaluer l'argument de l'autre, de le casser en quelque sorte pour le pousser à sa limite. C'est très intéressant de voir comment les enfants trouvent des problèmes dans les arguments des uns et des autres et comment souvent ils changent d'avis quand ils sont convaincus du contre-argument.

Je me souviens qu'à la fin d'un atelier avec des jeunes de 12 ans, l'un d'eux est venu me voir en me disant : « Madame, je lui ai cassé la gueule ! » Je lui ai dit : « Ah bon ? Quand ça ? Comment je n'ai rien vu ? » Il m'a dit : « Si madame, vous étiez là, c'était une bataille d'arguments et les miens étaient plus forts ». Le plus extraordinaire dans l'histoire c'est que les deux garçons sont sortis côte à côte en poursuivant, sans coups de poing, la bataille d'arguments.

Il y a d'autres aspects de la méthode Brenifier que j'apprécie et notamment l'aspect provocateur, sans être malveillant, qui permet à mon sens de réveiller les enfants, de les bousculer pour les faire sortir du cadre et amorcer ainsi un processus de questionnement et d'étonnement.

Je ne connais pas les autres méthodes, mais je suis très curieuse de voir comment se passe un atelier Tozzi ou Lenoir.

 

Quels sont tes thèmes de prédilection ?

Je n'ai pas de thèmes de prédilection. Tout est bon à traiter dans un atelier de pratique philosophique. On peut partir d'une histoire toute simple, d'un fait divers anodin ou même d'un incident qui a lieu lors de l'atelier même et atterrir sur des concepts importants ou sur des fonctionnements humains qu'on questionne, qu'on analyse, qu'on découvre parfois. Cela nous permet de réfléchir sur la nature humaine, sur notre vision du monde et sur la place que nous voulons occuper et l'empreinte que nous voulons y laisser. 

 

Quels outils utilises-tu le plus souvent ?

J'ai testé plusieurs outils et celui qui a la prédilection des enfants ce sont les contes. Alors souvent, je raconte une petite histoire ou alors on travaille sur une histoire qu'ils connaissent déjà, comme les contes de fées ou toutes les histoires classiques lues, relues et regardées par les enfants.

De temps en temps, je prends d'autres outils pour diversifier et pour permettre aux enfants de faire d'autres expériences. J'utilise le dessin, la photo, mais aussi les jeux de rôle. Les enfants s'amusent beaucoup en mimant par exemple ou en campant un rôle qui est loin de leur personnalité. Ensuite, on se pose et on travaille sur l'expérience vécue. Je trouve intéressant les jeux de rôle  parce que cela permet aux enfants de penser leur corps et leurs émotions. J'ai constaté au passage qu'il était difficile pour la plupart des enfants d'exprimer un ressenti et d'en identifier l'origine.

 

Qu’est-ce que ce métier t’apporte sur le plan personnel ?

Ce métier a une source double de plaisir, car penser est source de joie et travailler avec les enfants l'est encore davantage. C'est aussi un métier qui me permet d'être en lien avec la jeunesse, et spécialement mes propres enfants, et de là comprendre leur paradigme, leur langage et leur état d'esprit tout à fait loin du nôtre.

La pratique philosophique m'a apporté une certaine réconciliation avec mon être parce que nous travaillons le décentrage, attitude qui consiste à se regarder fonctionner soi-même mais à partir d'autres points de vue. Cet exercice permet de prendre du recul, de comprendre de la manière la plus objective le pourquoi de notre fonctionnement, de s'ouvrir à des hypothèses jusque-là inexplorées et cela peut parfois être étonnant.    

 

Quelles sont les principales difficultés de ce métier ?

Travailler avec les enfants est certes jouissif, mais difficile car, un enfant, il faut l'intéresser et comme il a besoin de bien bouger c'est deux fois plus difficile, en particulier dans un atelier de pratique philo où il est nécessaire de se poser, de se calmer et de se concentrer pour pouvoir réfléchir. Je dirais donc que la difficulté de ce métier est de gérer l'agitation des enfants et d'être très créatif pour capter leur attention.

Évidemment, là, je parle des petits de 5 à 7 ans qui, en général, n'ont pas choisi d'assister à un atelier de pratique philo et que c'est souvent les parents ou les instituteurs qui jugent bon de le leur faire vivre. Pour les plus âgés, c'est moins difficile.

La deuxième difficulté réside dans l'attitude de l'animateur. Il doit être à l'écoute en permanence et ne pas céder à cette pulsion, je ne sais pas si c'en est une, de répondre à la place des enfants ou de les guider vers une réponse qu'il avait prédéterminée.

La troisième difficulté, c'est la capacité de l'animateur à être ignorant. Cela rejoint l'idée précédente, mais il s'agit ici pour l'animateur de recevoir ce que l'enfant propose comme s'il prenait une vérité de la bouche d'un philosophe, même si cela paraît absurde, ridicule ou impensable. Cette attitude permet à l'animateur d'amener l'enfant à construire son idée et la développer avec les autres.

L'animateur va donc devoir fonctionner à contre-courant puisque c'est un adulte qui sait beaucoup de choses et qui doit s'imposer le "Tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien."

 

Selon toi, quelles qualités doit avoir un.e anim’ d’ateliers philo pour enfants ?

Je dirais que la toute première qualité c'est le contact facile avec les enfants. Un enfant qui t'aime bien, qui t'adore, comme ils disent, c'est un enfant qui appréciera de travailler avec toi. Le contact avec les enfants passe par le sourire, l'accueil agréable, par le rire aussi et une attitude décontractée qui leur renvoie leur propre attitude.

La deuxième qualité, c'est l'écoute. Il est indispensable pour l'animateur de ce genre d'atelier d'avoir une grande capacité et qualité d'écoute.

Une troisième qualité, c'est l'ouverture et la souplesse d'esprit. Cette qualité permet à l'adulte d'adapter son langage et ses attitudes pour que l'atelier se passe dans les meilleures conditions.

La quatrième qualité à mon sens, c'est la fermeté. Il faut absolument user d'un bon dosage d'autorité pour ne pas se laisser déborder par la spirale énergétique des enfants. Nous avons tendance à les laisser faire et, en tant qu'adultes, nous avons un problème avec le concept de l'autorité vis-à-vis des enfants.

 

Parmi la longue liste des valeurs transmises par la pratique philosophique, quelle est la plus importante pour toi ?

Je n'ai pas connaissance d'une liste de valeurs transmises par la pratique philosophique. Par essence, la pratique philosophique a justement pour but de questionner les valeurs, surtout "à la mode".

Par contre, je pense que la pratique philo requiert des attitudes et des compétences, une manière d'être et une capacité à raisonner. Le plus important pour moi c'est de s'exercer à être authentique, à exprimer ce qui se rapproche le plus du vrai pour soi. Cela va conduire forcément à une meilleure connaissance de soi, surtout que cette connaissance passe par le miroir que nous renvoie l'autre. Donc, plus on est authentique, plus le miroir reflète une image proche de la vérité de qui nous sommes.

 

As-tu un souvenir d’atelier, une anecdote, une réflexion d’enfants qui t’ont marquée et que tu voudrais partager avec nous ?

Il m'arrive d'animer des ateliers mixtes adultes et enfants où on travaille ensemble sur une question ou un conte. C'est très amusant de voir à quel point les enfants mettent les adultes dans des situations où il est impossible pour l'adulte d'esquiver ou de mentir.

Une fois, lors d'un atelier mixte parents enfants, une fille a levé la main parce qu'elle voulait savoir ce qu'est un dictateur. Un adulte se propose donc de lui répondre qu'un dictateur c'est quelqu'un qui impose ses règles et ne sollicite pas le consentement du peuple. Alors moi, pour vérifier si la fille a bien compris, je lui ai demandé si elle connaissait des gens comme ça. Elle m'a dit oui bien sûr en pointant du doigt sa mère assise juste à côté d'elle. À partir de là, nous avons examiné cette attitude parentale de vouloir imposer sans expliquer et sans chercher l'accord de l'enfant.

 

As-tu quelque chose à ajouter ?

Je te remercie infiniment Julien de faire ce travail de fourmi qui consiste à rassembler dans un seul lieu toutes les méthodes et tous les outils de la pratique philosophique avec les enfants. Ton travail nous permet de nous mettre en contact, de profiter des expériences des uns et des autres et de mutualiser ainsi le capital savoir, savoir-faire et savoir-être de toute la communauté.

J'en profite pour te proposer d'interviewer des enfants qui en ont fait l'expérience, comme ça on aura le retour des deux parties, et puis ça peut nous aider à améliorer nos outils ou à en créer d'autres.

Merci encore.

 

Propos recueillis par Julien Lavenu pour LaboPhilo, 2020.

 

Pour joindre Wided Hammami:

Mail : wided.hammami.bm@gmail.com

Tél. 00 216 28 25 04 54

 

Page Facebook : Philo'grane - La philosophie en filigrane.


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